Le médiévalisme – Des usages contemporains du Moyen Âge – Introduction 1

Comme tous les rêves, celui du Moyen Âge menace d’être illogique, et lieu d’étonnantes difformités. Beaucoup nous l’ont fait observer, et peut-être cela devrait-il suffire à nous dissuader de traiter de manière hétérogène ce qui ne l’est pas… (p. 997)

Rêvez le Moyen Âge, mais demandez-vous toujours lequel. Et pourquoi. (p. 1010)

Umberto Eco, « Dix façons de rêver le Moyen Âge », dans Écrits sur la pensée au Moyen Âge, Paris, Grasset, 2012.

Avertissement: Le texte qui suit est la restranscription de l’intervention que j’ai effectuée le 1er février 2019. Il ne s’agit donc pas d’un texte définitif…

Introduction

L’objet de ce séminaire pourrait être ramené à ces deux citations d’Umberto Eco appliquées tant au Moyen Âge qu’au médiévalisme. L’objet de cette intervention est en effet de tenter une étude des multiples formes du médiévalisme, du point de vue de l’historien ce qui – évidemment ! – n’exclut en rien ni ne dévalorise les autres disciplines : le médiévalisme concerne l’ensemble des études médiévales en général et pas seulement l’histoire médiévale.

Les Medievalism Studies sont, dans le monde anglophone en tout cas, un champ à la mode depuis au moins le milieu de années 1970 et se sont peu à peu constituées, grâce, notamment, à l’infatigable Leslie Workman (du moins jusqu’à sa mort en 2001), en véritable champ disciplinaire. Pour un panorama sur cette formation, voir par exemple l’introduction du Cambridge Companion of Medievalism dirigé par Louise d’Arcens et publié en 2016, ou encore l’article de Richard Utz de 1998, mais la bibliographie sur l’histoire et l’épistémologie même du champ connaissent une croissance exponentielle (pour quelques repères bibliographiques, voir ci-dessous).

En France, les études sur le médiévalisme – je pense par exemple, même s’il n’emploie pas ce terme, à l’ouvrage de Christian Amalvi intitulé Le goût du Moyen Âge, paru en 1996 – se sont diffusées plus lentement, en tout cas chez les historiens, même si l’on constate ces dernières années un intérêt croissant comme le suggère l’organisation de colloques et journées d’études sur cette thématique. En témoigne par exemple, le colloque international qui s’est tenu à Rome en novembre 2018 (« The Midle Ages in the Modern World »). En revanche, nombre de mes collègues littéraires, dont Vincent Ferré ou Anne Besson, s’en sont emparés et ont organisé des manifestations diverses ces dernières décennies – voir le site de l’association « Modernités médiévales ». Le médiévalisme tient aussi une place importante en Italie et, peut-être dans une moindre mesure, en Allemagne avec la Mittelalter-Rezeption – mais je n’y ferai référence que de manière occasionnelle et comparative (on ne peut guère se passer, par exemple, des travaux d’Umberto Eco…).

Seuls seront abordés ici le monde anglophone et, dans une moindre mesure, la France pour deux raisons principales : d’une part, même avec ces restrictions, il est parfaitement impossible de dresser un bilan complet de la question ; il a donc bien fallu dessiner quelques limites, qui sont, pour l’essentiel, celle de mes compétences. D’autre part, il existe un certain consensus sur le fait que le médiévalisme a été « inventé » en Angleterre. La première mention du terme dans l’Oxford English Dictionary date, on le verra, des années 1840, et c’est sans doute dans le monde anglophone que ce concept et ses différentes manifestations sont les plus déployées. Selon le Dictionnaire historique de la langue française, d’ailleurs, le terme « médiéval » et ses dérivés, qui n’apparaissent pas avant les années 1870, sont sans doute des emprunts à l’anglais.

Le problème peut-être le plus central réside dans la difficulté de l’analyse de ce concept qui se caractérise avant tout par son évanescence et son ambivalence. Tommaso di Carpegna Falconieri, dans son ouvrage Médiéval et militant (traduit en français en 2015) évoque par exemple la métaphore de la constellation ; de fait, à peu près tous ceux qui se sont risqués à définir le médiévalisme sont d’accord sur ce point – même s’ils sont en désaccord sur tout le reste…

D’où l’utilité, voire la nécessité, à mon sens, d’appliquer à cet objet ce que j’essaye de faire dans le cadre de ma spécialisation en histoire médiévale culturelle et politique, c’est-à-dire analyser les multiples visages d’un phénomène à la fois culturel, politique et social dans ses contextes historiques, mais aussi les dynamiques et les interactions entre ces différents aspects, dans le cadre de temporalités multiples et parfois concomitantes.

Or, ce qui me frappe, en tant que spécialiste des interactions entre langage, littérature et société politique de l’Angleterre de la fin du Moyen Âge, c’est que les différentes déclinaisons du concept de médiévalisme possèdent pratiquement toutes une dimension éminemment politique (au sens le plus large du terme) et sociale, même si elles sont avant tout exprimées par des productions culturelles – là encore au sens le plus large du terme. C’est donc en suivant ce fil rouge que je vais tenter de brosser son portrait aujourd’hui et dans la prochaine séance…

Lorsque j’ai commencé à préparer ce séminaire, je ne m’attendais pas à rencontrer autant de difficultés sur le plan épistémologique. J’avais tout d’abord prévu une histoire panoramique – je comptais par exemple, en partant des origines, arriver aujourd’hui jusqu’au milieu du xixe siècle, fin de « l’âge d’or » du médiévalisme romantique mais, au vu des multiplicités des définitions et des typologies, ainsi que des controverses y afférant, que je vais présenter dans une première partie, je me limiterai dans un premier temps, en ce qui concerne le parcours historique, aux origines du médiévalisme.

I. Qu’est-ce que le médiévalisme?

1. Des définition contradictoires… en apparence?

Le nombre de définitions constitue, et ce n’est pas une surprise, le premier élément frappant de la densité polysémique du terme. Partons de quelques définitions récentes – et ce n’est qu’une sélection, l’exhaustivité paraissant difficile en la matière. La plus simple, sans doute, et surement la plus neutre, est celle que j’ai reprise dans le programme de ce séminaire, proposée par Louise d’Arcens dans son introduction au récent volume The Cambridge Companion to Medievalism (qui constitue un panorama récent et fondamental sur la question). Selon elle, il s’agit de « la réception, l’interprétation ou la recréation du Moyen Âge européen dans les cultures post-médiévales ».

Toutefois, cette définition est déjà problématique dans la mesure où elle n’évoque que la dimension culturelle du médiévalisme – même si, il faut le reconnaître, elle propose dans la suite de son introduction des éléments d’approche plus sophistiqués (un autre problème est la restriction géographique à l’Europe – il existe des médiévalismes liés à l’Orient, qui seront envisagés dans le programme de ce séminaire de 2020). D’autres définitions sont plus précises : Benoît Grévin, par exemple, dans son court essai « De l’usage du médiévalisme », en ligne sur le site Ménestrel, l’envisage ainsi :

Il s’agit non seulement d’une référence discursive au Moyen Âge, entendu comme pôle de comparaison positif ou négatif, mais aussi de l’ensemble des artefacts et manifestations sociales, politiques et culturelles qui sont élaborés dans une volonté consciente de recréer ou d’imiter en tout ou partie le Moyen Âge.

Dans la même veine, selon Tommaso di Carpegna Falconieri :

Le “médiévalisme” est un concept qui définit la représentation, la réception et l’usage postmédiéval du Moyen Âge dans tous ses aspects, des revivals jusqu’à ses actualisations politiques. L’étude du médiévalisme englobe donc toutes les formes sous lesquelles le Moyen Âge a été représenté du xve siècle à aujourd’hui… (Médiéval et militant, p. 15, note 2).

Le médiévalisme regroupe donc a priori tous les usages modernes et contemporains du Moyen Âge – par exemple, en vrac, le médiévalisme romantique de la deuxième moitié du xviiie et de la première moitié du xixe siècle, le Seigneur des Anneaux ou Game of Thrones, les jeux vidéos comme World of Warcraft, le tourisme culturel capté par des villes comme Provins ou Troyes, ou encore la forte dimension politique et souvent nationaliste de cette notion, que ce soit dans l’Europe du xixe siècle ou dans les États-Unis du début du xxie siècle. On pense ici, inévitablement, à la « croisade » des Américains lancée par George Bush après le 11 septembre 2001 et à la propagande sur la « guerre des civilisations » qui en a résulté. Quant au enjeux économiques du tourisme patrimonial contemporain, ils sont cruciaux et revêtent également une importance politique, comme on a encore pu le voir récemment avec le « loto patrimonial » de Stéphane Bern (même s’il ne portait pas que sur le Moyen Âge).

Autrement dit, dès que l’on se penche sur un phénomène qui semble éloigné d’un usage politique, on s’aperçoit qu’il est presque toujours présent… même dans Games of Thrones (comme l’a montré William Blanc dans son ouvrage de 2019 sur son histoire politique de la fantasy). Benoît Grévin a d’ailleurs donné une définition claire centrée sur le politique dans son propos liminaire de la traduction du livre de Tommaso di Carpegna Falconieri, qui suggère l’importance de la prise en compte de cet aspect :

Le médiévalisme (notion qu’on pourrait synthétiser comme la projection dans le présent d’un ou plusieurs Moyen(s) Âge(s) idéalisé(s)) est, après une éclipse toute relative dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, redevenu un réservoir de concepts, d’images et d’idées en tous genres dans le paysage politique de l’Europe, voire de la planète entière (si l’on songe aux représentations de la crise de l’islam comme croisade et jihâd, ou à l’influence du celtisme dans le monde anglophone et au-delà (Médiéval et militant, p. 7).

Cela dit, l’énumération livrée ci-dessus se rapproche d’un inventaire à la Prévert, ce qui conduit à s’interroger sur la validité d’un concept qui, certes, dispose aujourd’hui d’une assise académique forte, au moins dans le monde anglophone, mais qui implique, si l’on veut s’y pencher de manière un peu sérieuse, de maîtriser un éventail de connaissances assez considérable. Toutes proportions gardées, c’est comme si l’on demandait à un historien d’être tout autant spécialiste de la république romaine que de la république médiévale florentine et de la troisième république française. Et ce n’est certes pas un hasard si la plupart des spécialistes actuels du médiévalisme sont aussi des médiévistes… Il paraît donc nécessaire d’analyser cet objet particulier qu’est le médiévalisme sans comprendre la manière dont est interprétée sa « matière première » aux époques postérieures.

La diversité du médiévalisme peut renvoyer à deux questionnements majeurs : d’une part, celui de sa spécificité par rapport aux études médiévales en général, et d’autre part celui de la multiplicité des temporalités inhérentes à cette notion, qui renvoient tant à l’histoire du médiévalisme proprement dit qu’à ses divers usages culturels, politiques et sociaux, que ce soit durant la période moderne ou la période contemporaine.

Le premier point a été l’objet de toutes les attentions de Leslie Workman, le véritable « fondateur » du champ académique moderne du médiévalisme anglophone dans les années 1970 ; il a notamment créé la première revue entièrement consacrée à ce sujet, Studies in Medievalism, en 1979. Workman a proposé plusieurs définitions qui ont varié au cours du temps sauf sur un point : le médiévalisme était pour lui d’origine strictement anglaise. En 1987, toute étude sérieuse dans ce domaine devait, selon lui, inclure au moins trois éléments :

L’étude du Moyen Âge, l’application de modèles médiévaux à des besoins contemporains et l’inspiration du Moyen Âge dans toutes les formes d’art et de pensée, impliquant donc une distinction entre une étude (scientifique) du Moyen Âge et l’application médiévalistique des idées passées à des situations respectives contemporaines (romantique, victorienne, etc.). (Cité par Utz et Shipey, Medievalism and Modern World, p. 5).

Selon Richard Utz, cette définition de Workman répondait à une certaine forme de mépris au sein de l’académisme américain. En effet, ce dernier était à l’origine un chercheur indépendant et la domination américaine sur les études médiévales aurait conduit nombre de spécialistes à déprécier le médiévalisme en le réduisant à ses manifestations « populaires » – sur lesquelles nous aurons évidemment l’occasion de revenir. Il lui fallait donc démontrer le statut scientifique de son champ d’étude.

Toutefois, la pensée de Workman a évolué au gré du développement du médiévalisme comme champ académique, notamment à la suite de la publication en 1991 du livre tonitruant et provocateur de Norman Cantor, Inventing the Middle Ages, constitué par une série de portraits d’hommes (mais pas de femmes, à une exception près, et encore dans le dernier chapitre Outriders) ayant selon lui contribué au développement du médiévalisme, mais qui étaient avant tout des médiévistes. Selon Cantor, en effet, la frontière entre le médiévalisme et les Medieval Studies est plus ténue que ne le prétendait Workman dans la mesure où, d’une part, les aspects « populaires » du médiévalisme étaient fondés sur les travaux des médiévistes et que, d’autre part, les désaccords entre ces derniers ont conduit à une multiplicité de points de vue – et donc à la complexité inhérente au médiévalisme :

Le travail des médiévalistes est évidemment divisible en groupes ou en écoles d’interprétation distinctes et elles s’opposent entre elles, de manière parfois véhémentes, sur le caractère essentiel et le développement précis de la civilisation médiévale. Pour les extérieurs, de tels débats académiques peuvent paraître des bavardages pinailleurs de professeurs cloîtrés. Mais […] les médiévalistes académiques constituent la communauté interprétative sur laquelle les écrivains populaires sur le Moyen Âge, tels Tuchman, Eco et Howard s’en remettent dans leurs écrits hautement imaginatifs. (The Invention of the Middle Ages, p. 18 )

Pour mémoire, Barbara Tuchman a publié en 1978 un best-seller intitulé A Distant Mirror, dans lequel elle insistait sur les similarités entre les xive et xxe siècles européens en crise (c’est une problématique plus large sur laquelle je reviendrai plus loin) ; le roman d’Eco auquel il fait allusion est évidemment le Roman de la Rose, paru en 1980 ; et Donald Howard a publié en 1987 une biographie grand public du plus célèbre écrivain anglais médiéval, Geoffrey Chaucer (mort en 1400). Cantor fut le premier à rapprocher explicitement les études académiques et le médiévalisme contemporain – bien au-delà des romans à succès. Leslie Workman s’est d’ailleurs globalement rallié à cette interprétation dans cette interprétation :

Le médiévalisme et les études médiévales pourraient bien être définis comme le Moyen Âge en contemplation de la société contemporaine [… ou que le médiévalisme] est le processus de création du Moyen Âge. (Cité par Utz et Shippey, Medievalism and Modern World, p. 5)

Un des corrélats majeurs de l’étude du médiévalisme est donc d’ores et déjà posé : la frontière entre les études médiévales, au sens large, et le médiévalisme, semble bien floue et nous verrons dans le second point de cette partie que la clarification de cette distinction est souvent prise en compte dans les essais typologiques.

Par ailleurs, en vue de simplifier – apparemment – le problème (ou pour le contourner ?), un certain nombre de spécialistes, en particulier des littéraires anglophones font aujourd’hui une distinction entre un médiévalisme « classique », plus proche des premières définitions de Workman et le New Medievalism, inscrit dans les courants post-modernes et dans les différents « nouveaux » courants américains, tels que la New Philology ou le New Historicism qui, tout en s’inspirant des idées de la French Theory entendent historiciser davantage leurs objets d’études (sur ce point, je vous renvoie à l’article que j’ai commis dans la revue Mediévales en 2008, intitulé « L’histoire culturelle dans l’historiographie anglo-américaine. Quelques éléments de réflexion »). Selon ses premiers promoteurs, le New Medievalism allierait à la fois le lien indéfectible entre études médiévales et médiévalisme et celui entre le médiévalisme et la modernité, voire la contemporanéité, comme l’ont souligné Howard Bloch et Stephen Nichols :

1. La tentative d’écrire l’histoire des études médiévales de l’intérieur de la discipline elle-même, c’est-à-dire du point de vue impliquant un minimum de distance de l’historien de son objet d’étude […].

2. Le sens enthousiaste de l’émerveillement à la découverte de la manière dont le Moyen Âge peut sembler familier au sein du contexte des discours contemporains de la critique culturelle. (Medievalism and the Modern Temper, p. 1)

Le New Medievalism a suscité – et suscite toujours – des controverses, de manière assez naturelle par ceux qui rejettent en bloc le postmodernisme (bien que tout ne soit pas à jeter, à mon avis) mais aussi par des spécialistes plus objectifs. Selon Richard Utz, par exemple, contrairement à la définition donnée par Leslie Workman en 1995 :

Tandis que le médiévalisme en est venu à embrasser la totalité des réinventions érudites du Moyen Âge dans les temps postmédiévaux, le New Medievalism exclut toute approche qui n’appartienne pas au royaume de la théorie contemporaine et entend réduire la signification du médiévalisme à l’érudition philologique de ses précurseurs des xixe et xxe siècles. (Resistance to the (New) Medievalism ?, p. 156)

Notons toutefois que cette critique porte avant tout sur le premier point évoqué par Bloch et Nichols. Et l’affaire se complique encore lorsque l’on constate qu’à côté de ce New Medievalism académique s’est développé un néomédiévalisme un peu différent, dont voici la définition donnée par la Medieval Electronic Multimedia Organization (MEMO) sur son site :

Le néomédiévalisme implique des réalités alternatives du Moyen Âge, générant l’illusion dans laquelle on peut s’échapper ou même interagir avec [elle] et [la] contrôler – que ce soit par un film ou un jeu vidéo. Des histoires déjà fragmentées sont destinées à être encore plus fragmentées, détruites et reconstruites afin de s’accorder à une imagination fantaisiste.

Tout cela ajoute encore de la complexité à un objet particulièrement mouvant qui embrasse, pour reprendre les termes de Louise d’Arcens une « gamme de pratiques culturelles, de discours et d’artéfacts matériels avec une étendue largement intimidante » (The Cambridge Companion, p. 2).

En outre, un autre problème posé par les expressions New Medievalism et néomédiévalisme est qu’elles sont utilisées de manière toute autre dans certains travaux, en correspondance avec le second point évoqué par Bloch et Nichols. Je pense par exemple à l’emploi de la seconde expression par Tommaso di Carpegna Falconieri dans son ouvrage Médiéval et militant. Certes, il évoque le courant académique du New Medievalism et l’importance du post-modernisme mais il me semble, à le lire, que son emploi du « néomédiévalisme » renvoie non à l’illusion évoquée par le MEMO mais à la « familiarité » « au sein du contexte des discours contemporains de la critique culturelle ». De plus, il s’inspire d’auteurs comme Hedley Bull, auteur d’un ouvrage intitulé The Anarchical Society, paru en 1977, pour abonder dans une noire vision politique. Selon Carpegna Falconieri, en effet :

Ce schéma de pensée […] s’est amplifié surtout dans le courant des années 1990 jusqu’à constituer un système doctrinal relativement homogène, pouvant servir à expliquer l’évolution instable des relations internationales. Son point fort est l’affirmation de l’existence d’étroites affinités entre l’époque actuelle et l’âge prémoderne, c’est-à-dire justement le Moyen Âge. Ce dernier est perçu dans un sens essentiellement négatif. (Médiéval et militant, p. 17)

Certes, quelques pages plus loin, il évoque, comme Richard Utz, la rigidité des modèles du néomédiévalisme tout en reconnaissant, tout de même, la possibilité d’une vision positive du néomédiévalisme postmoderniste. Toutefois, cette analyse me semble un peu réductrice dans la mesure où il insiste avant tout – lourdement parfois ? – sur le système doctrinal cité ci-dessus. Nous sommes là bien dans l’utilisation idéologique du Moyen Âge et la question de savoir si on peut vraiment, scientifiquement, établir des similarités dont se réclament les tenants du « choc des civilisations » popularisé par le livre de Samuel Huntigdon (paru en 1996) ou de la croisade versus le jihâd. Un exemple apparemment anecdotique donné en note par Carpegna Falconieri me laisse rêveuse et affaiblit à mon avis singulièrement cette théorie :

Dans les années où le livre de Huntingdon est paru [1996], faisait fureur un jeu de stratégie pour ordinateur, Civilization, créé par Sid Meyer en 1991, dont l’objectif était de développer un grand empire dans le cours des millénaires. Les civilisations parmi lesquelles on pouvait choisir étaient au nombre de quatorze. En choisissant la civilisation américaine, on avait la surprise de partir avec un avantage initial. En outre, le système de gouvernement capable d’assurer la plus grande prospérité (mais aussi celui le plus difficile à conserver) était la démocratie. On gagnait en détruisant les autres civilisations ou bien en réussissant à coloniser l’espace le premier. (Ibid, note 4, p. 45)

Il m’étonnerait que Mr Falconieri ait beaucoup joué à Civilization ; car, non seulement toutes les civilisations ont des bonus intéressants – dans la version 4 par exemple, celle du milieu des années 2000 (post-2001 donc), on comptait parmi les plus avantagées l’Égypte et Rome – mais en plus, les victoires possibles sont également culturelles, économiques, etc. avec des variations selon les versions. C’est un des rares jeux de stratégies où l’on peut justement gagner sans jamais faire la guerre (fin de l’interlude ludique…).

L’ambivalence qui préside au couple études médiévales/médiévalisme est donc intimement lié au second élément crucial que j’ai évoqué tout à l’heure, celui de la temporalité, ou plutôt des temporalités multiples du médiévalisme, en lien avec la définition même de la modernité (pour une réflexion croisée sur la modernité, je vous renvoie au séminaire de Patrick Boucheron mené en 2016, en ligne sur le site du collège de France). Cela peut sembler un truisme, surtout du point de vue de l’historien dont le fonds de commerce est justement la problématique de la temporalité et du changement. Cela n’empêche pas quelques rappels salutaires.

Théoriquement, en effet, le médiévalisme ne peut surgir qu’une fois le Moyen Âge terminé. Encore faut-il se mettre d’accord sur la fin du Moyen Âge. C’est un poncif, bien sûr, que de souligner que le concept de Moyen Âge a été inventé comme repoussoir à la « modernité » au xvie siècle, voir au xve pour certains, j’y reviendrai dans ma seconde partie. En un sens, il s’agit donc d’un possible moment de naissance du médiévalisme ; mais la question de la périodisation entre Moyen Âge et début de l’époque moderne – Early Modern pour les anglophones qui couvre en gros le xvie siècle et la première moitié du xviie et que l’on pourrait éventuellement traduire par « la première modernité » – fait l’objet de questionnements toujours plus nombreux, depuis déjà plusieurs décennies dans le monde anglophone mais aussi, de plus en plus, dans l’historiographie française.

Pour aborder le problème autrement, certains chercheurs ont développé le concept de temporalités multiples. C’est le cas, par exemple, de Stephanie Trigg dans son chapitre du Cambridge Companion of Medievalism, intitulé « Temporalities » :

J’emploierai la phrase “temporalités multiples” pour caractériser et amplifier les lentilles temporelles par lesquelles nous voyons le Moyen Âge. Autrement dit, je cherche à souligner ce qui, à un niveau, peut sembler évident : que la temporalité est la catégorie principale par laquelle nous appréhendons la période médiévale, que cela puisse être dans des usages académiques ou plus communs et populaires et, également, que ce soit dans l’intérêt de la reconstruction historique ou de la re-visitation imaginative. […] Le passé médiéval est caractérisé par son altérité : sa qualité d’être autre spatialement, culturellement et linguistiquement par rapport à la modernité. (Companion, p. 197)

David Matthews, dans son récent ouvrage intitulé Medievalism. A Critical History (paru en 2015), fort nourrissant même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui et que sa prose est un peu ampoulée, va un peu plus loin dans un sens qui ne me paraît pas inintéressant en s’inspirant des théories queer de Carolyn Dinshaw exposées dans l’ouvrage Middle English dirigé par Paul Strohm (encore du post-modernisme mais tout n’est pas à jeter, même s’il rend parfois les choses poussives par sa complexification excessive d’aspects qui pourraient être traitées plus simplement). Je la cite directement :

Par “queer”, […] je ne veux pas simplement signifier “bizarre” ou “différent”, bien qu’il y ait inévitablement quelque chose de cela, ici aussi. Dans ma théorisation de la temporalité, j’explore des formes d’êtres désireux, incarnés qui ne sont pas synchronisés avec les mesures linéaires ordinaire de la vie quotidienne, qui engagent des temporalités hétérogènes ou qui précipitent hors du temps en même temps. (« Temporalities », p. 109)

Ce qui est intéressant ici, au-delà de la formulation peut-être un peu pompeuse, c’est que, concrètement, il existe bien des temporalités multiples entre les Moyen Âge, le médiévalisme et notre monde contemporain qui ne sont pas à sens unique :

 

 

Cela résout aussi, me semble-t-il, le faux problème de l’étude de la réception du médiévalisme d’autant que, il faut y insister, « le médiéval n’est pas une entité simple, homogène, mais plutôt une gamme de possibilités » (Trigg, Once and Futur Medievalism)

Le Moyen Âge de Walter Scott n’est pas celui de Tolkien, celui de Victor Hugo n’est pas celui de Chateaubriand ; de même que le Moyen Âge de De Gaulle n’est pas celui de Le Pen. Mais d’un autre point de vue, le Moyen Âge ayant été défini sur un millénaire par ses « inventeurs », il y a pour le moins un fossé entre les anciennes terres celtiques antérieures au ixe siècle et la guerre de Cent Ans des xivexve siècles. Pourtant, certains mélangent le tout joyeusement dans un shaker pour en faire sortir une idée fantasmée et souvent baroque du Moyen Âge, sans pour autant dénuée d’arrière pensée politique – un cas particulièrement significatif en la matière, me semble-t-il, est celui de Game of Thrones.

Les nouveaux usages qui apparaissent de nos jours ou qui sont peut-être en gestation conduisent, dans un sens, à repenser les temporalités propres du Moyen Âge, générant ainsi une sorte de cycle vertueux. Mais il faut y insister à nouveau, cela n’est pas la même chose que de penser le Moyen Âge en termes de similarités avec la période contemporaine. Il s’agit au contraire de maîtriser les différents plans temporels qui peuvent être contigus et/ou entrecroisés afin de réfléchir autrement, justement, qu’en placages de parallèles qui sont en général du grand n’importe quoi lorsqu’ils sont énoncés comme une vérité.

Cela dit, certains spécialistes considèrent que le « vrai » médiévalisme ne correspond qu’à un moment particulier, celui du médiévalisme romantique allant en gros de la fin du xviiie siècle au milieu du xixe, même si le mouvement déborde chronologiquement en amont et en aval. Selon David Matthews, ce dernier – et encore, sur une période restreinte – est seul légitime :

Le médiévalisme des années 1840 a été unique et ne s’est jamais répété : cela fut la première et la dernière fois que le médiévalisme a accompli quelque chose approchant la domination culturelle dans plusieurs cultures européennes différentes en même temps, dans le roman, la poésie, l’architecture, l’opéra et, peut-être de manière plus discutable, la théorie politique. Par la suite, à vrai dire, le médiévalisme a décliné dans toutes les sphères culturelles, excepté l’architecture. (Medievalism. A Critical History, p. xi)

David Matthews n’est pas le seul à soutenir cette thèse ; c’est également le cas, par exemple, de Matthew Innes ainsi que, de manière peut-être encore plus restrictive, de Christian Amalvi (il se concentre sur la période 1830-1845). Ces restrictions prêtent toutefois à discussion.

Cela dit, selon David Matthews, ce début du xxie siècle verrait un véritable renouveau du médiévalisme, « à la fois comme objet de pratiques populaires que comme objet d’études académiques (p. xi) ; je suis assez d’accord avec lui sur ce point.

On le voit, donc, la métaphore de la constellation paraît justifiée – et cela apparaît plus encore si l’on se penche sur les exercices de classifications typologiques.

2. Essais typologiques

Dans son histoire critique, David Matthews présente un certain nombre de typologies qui renforcent les paradoxes inscrits dans les diverses définitions présentées dans le point précédent, tout en les affinant. Sa propre catégorisation semble a priori la plus basique puisqu’il ne distingue que deux types de médiévalisme : le gothic-grotesque et le romantique. Le terme grotesque doit être pris ici au sens anglais du terme qui renvoie à la noirceur, à la violence, à la menace ou encore au caché, contrairement à notre terme français. Selon lui, cet aspect est lié à l’invention même du Moyen Âge :

Historiquement, le médiéval grotesque a été dominant parce qu’une période médiévale a été façonnée au xvie siècle précisément afin de promouvoir l’idée d’un temps ou d’un âge qui serait proverbial pour sa noirceur […] ; la raison pour laquelle “médiéval” peut être utilisé péjorativement alors que “renaissance” et “classique” ne le peuvent pas est que le medium aevum a, à l’origine, été précisément développé dans ce but. (Medievalism, p. 23-24).

Cela dit, certains aspects du « grotesque-gothique » ont pu gagné une connotation méliorative, surtout en ce qui concerne le gothique (voir le second volet de cette introduction). Quant au médiévalisme romantique, il renvoie plus particulièrement à l’idéal chevaleresque tel qu’il est dessiné dans les romans médiévaux – enfin selon les romantiques qui se le sont appropriés. Carpegna Falconieri, qui reprend cette opposition binaire, le définit ainsi :

Celui-ci est un univers de symboles : c’est le temps des châteaux forts et des contes de fées, de la magie et des chevaliers, des dames aux chapeaux pointus, des trouvères, des bardes et des jongleurs, des marchands industrieux, de la régénération d’une civilisations fondée sur les “valeurs éternelles” de la patrie, de la foi et du héros. (Médiéval et militant, p. 21)

Ces deux auteurs nuancent toutefois cette bipolarisation dès lors qu’ils l’ont énoncé, et la qualifient d’instable ou d’ambigüe, d’autant que la vision obscure a précédé la vision lumineuse ; l’exemple d’Ivanhoé, un des plus célèbres et influents romans de Walter Scott, est particulièrement significatif :

Le roman est conflictuel : le médiéval bon, romantique, représenté par Ivanhoé ne peut revendiquer une victoire totale et l’autre grotesque médiéval n’est pas entièrement défait. Et le grotesque n’est pas sans attraction. Scott n’a pu résister à conclure Ivanhoé par l’expression de ses doutes sur un autre de ses héros romantiques, le roi Richard Cœur de Lion, qui n’était pas le champion sans complexité du Moyen Âge souvent pensé ainsi. En bref, les Moyen(s) Âge(s) gothique et romantique peuvent occuper les mêmes lieux (comme l’adoption du médiévalisme par le fascisme le montre). Et ils n’en épuisent pas les possibilités. (Matthews, Medievalism, p. 35)

Notons au passage que dans les romans médiévaux proprement dit, ce mélange des genres est largement à l’œuvre…

D’autres typologies ont été mises en avant. Stephanie Trigg, par exemple, a proposé une classification tripartite, fondée sur une chronologie relativement mouvante :

Il est possible de parler de différentes sortes de médiévalismes, de différentes manières de prendre en main les subjectivités et les pratiques que nous associons désormais avec le Moyen Âge […]

Par médiévalisme traditionnel, j’entends n’importe quelle sorte de référence à une pratique, un discours ou une icône médiévale, qui prend pour acquis sa vérité proprement évidente. […] Cet objet (médiéval) nous est présent, à la fois alors et maintenant, par un lignage continu de connections incarnées ou ritualistes. C’est la sensibilité qui permet les réemplois narratifs “directs” sans fin de la légende arthurienne par exemple, ou qui naturalise l’usage des formes et des pratiques médiévales dans la tradition parlementaire. […]

Par contraste, ce que nous pourrions appeler le médiévalisme moderniste peut être caractérisé comme une forme de reconstruction. Même s’ils idéalisent le contenu d’un “passé médiéval”, les modernistes ou les néo-traditionalistes, […] tendent à être déjà formellement modernes, en appelant à l’historiographie, à l’empirisme (la plupart des études médiévales) et aux antiquarians (Spenser) […]. Le travail des nouveaux médiévalistes trouve sa place ici, usant d’une analyse ou d’une critique idéologique quasi-scientifique, pour mettre à jour les affirmations sous-jacentes sur la période médiévale et les institutions académiques dans les travaux des chercheurs les plus influents.

La troisième forme, le médiévalisme postmoderne tend à se présenter comme une référence ironique ou comme un pastiche idéalisant, souvent condamné comme anhistorique ou simplement “faux” par les historicistes vieux-jeu. Tandis que le romanticisme postmoderne prévaut dans la culture marginale des groupes gothiques et des sociétés de reconstitution médiévale, dans les citations sans fins de la tradition médiévale de la culture populaire […], la réflexivité postmoderne caractérise également nombre des écrits les plus intéressants à la fois dans les études médiévales et médiévalistes. Stephanie Trigg, « Once and Future Medievalism »

Cette tripartition, qui a été reprise, entre autres par la Medieval Electronic Multimedia Organization – ses membres ont simplement ajouté une quatrième catégorie, celle du néomédiévalisme comme on l’a vu plus haut – est d’inspiration principalement littéraire et s’inscrit assez résolument dans les courants post-modernes. Si elle n’est pas inintéressante, en ce qu’elle permet d’ordonner, quoique de manière assez schématique, les différences entre médiévalisme et études médiévales, elle me semble toutefois assez restrictive, en particulier par son aspect apolitique.

Des spécialistes de la Mittelalter-Rezeption allemande, Francis Gentry et Ulrich Müller, ont pour leur part proposé une typologie plus thématique :

1. La réception productive, c’est-à-dire, créative du Moyen Âge : matière, œuvres, thèmes et même auteurs médiévaux sont créativement refaçonnés en une nouvelle œuvre ;

2. La réception reproductive du Moyen Âge : la forme originale des œuvres médiévales est reconstruite d’une manière vue comme “authentique”, comme dans des productions musicales ou des rénovations (par exemple, de peintures ou de monuments);

3. La réception académique du Moyen Âge : les auteurs, œuvres, événements médiévaux, etc. sont fouillés et interprétés selon les méthodes critiques qui sont unique à chaque discipline académique respective ;

4. La réception politico-idéologique du Moyen Âge : les œuvres, thèmes, “idées” ou personnes médiévales sont utilisées et “retravaillées” à des fins politiques au sens le plus large possible, par exemple pour légitimer ou pour discréditer. (Cité par Matthews, Medievalism, p. 36)

Le médiévalisme et les études médiévales sont là aussi délimitées, peut-être plus clairement. En outre, une catégorie politico-idéologique a été ajoutée. Mais, et je suis sur ce point d’accord avec David Matthews, cela affaiblit la portée politique des trois autres catégories alors que, on l’a vu, de nombreuses productions culturelles et académiques, quelles qu’elles soient, ont une portée politique et/ou sociale.

On remarquera également qu’il apparaît dans les deux cas une volonté assez nette de distinguer non seulement les études médiévales et le médiévalisme, mais aussi les dimensions « académiques » et non académiques, voire populaires, de ce dernier, ce qui répond sans doute à un désir de clarifier des relations qui, on l’a vu, sont pourtant loin d’être aussi nettes.

La dernière catégorie, la plus ancienne mais aussi la plus sophistiquée, est celle d’Umberto Eco qui, dans une conférence donnée en 1983 intitulée « Dix façons de rêver le Moyen Âge » (sans doute un des plus beaux textes sur le médiévalisme même s’il est naturellement plus centré sur l’Italie), où il définit précisément dix types différents de rêves du Moyen Âge:

1. Le Moyen Âge comme manière et prétexte. Celui du Tasse[1], celui de l’opéra. Il n’y a pas d’intérêt réel pour une époque : l’époque est vécue comme un “lieu” mythologique où faire revivre des personnages contemporains.

2. Le Moyen Âge de la revisitation ironique. Celui de L’Arioste[2], et peut-être aussi celui de Cervantès. On revient à l’imaginaire d’une époque passée, vue justement comme passée et impossible à reproduire, pour ironiser sur nos rêves et sur ce que nous ne sommes plus (“ô grande bonté des chevaliers d’autrefois…”). L’Arioste revisite le Moyen Âge comme Sergio Leone revisite le Far West. C’est le Moyen Âge de la nostalgie, mais il s’agit d’une nostalgie athée.

3. Le Moyen Âge comme lieu barbare, terre vierge de sentiments élémentaires, époque et paysage en dehors de toute loi : celui de l’heroic fancasy contemporaine, mais aussi du Septième Sceau et de La Source d’Ingmar Bergman. Rien n’interdirait que les mêmes passions élémentaires soient vécues à l’époque de Gilgamesh, ou sur les côtes de Phénicie. Si le Moyen Âge est choisi, c’est en tant qu’espace sombre, dark age par excellence. Mais dans cette obscurité, ce qu’on désire voir est une lumière “autre”. En ce sens, en quelque lieu et quelque époque qu’elle se déroule, la Tétralogie wagnérienne appartient à ce Moyen Âge là. Il est, par vocation, à disposition de tous les rêves de barbarie et de force brute triomphante, et c’est pourquoi, de Wagner à Frazetta[3], il est toujours soupçonné de nazisme. […]. Plus brutal et velu est le modèle, plus grande la rêverie, et le hobbit est un modèle humain pour les nouveaux aspirants à de nouvelles et longues nuits des longs couteaux.

4. Le Moyen Âge romantique qui privilégie les ombres noires des châteaux en ruine sur fond d’orage traversé d’éclairs, habités par des fantômes d’épouses violées et assassinées le soir de leurs noces. Moyen Âge ossianique et néogothique, proche parent des atrocités orientales de Vathek. Moyen Âge du dix-neuvième siècle, mais aussi de certains space operas où l’astronef se substitue à la tourelle crénelée.

5. Le Moyen Age de la philosophia perennis. […] Ce Moyen Âge présente des aspects de finesse philologique et d’autres de dogmatisme anti-historique. Il est infiniment préférable, dans l’univers catholique, au faux modernisme des barons spiritualistes, qui relisaient Gentile à travers Rosmini ou vice-versa.

6. Le Moyen Âge des identités nationales, comme fut celui de Walter Scott et de tous les auteurs du Risorgimento, qui voyaient dans les époques éclatantes de la montée des communes un modèle vainqueur de lutte contre la domination étrangère.

7. Le Moyen Âge carduccien[4], tout en restauration, en célébration d’une Troisième Italie, un peu fallacieux et un peu philologique, tout bien pesé débonnaire et hypocrite, utile à la renaissance et à la stabilisation d’une nation en quête d’identité. Mais parent, aussi, du Moyen Âge décadent : celui des extases de Des Esseintes sur les manuscrits de la latinité tardive, et d’un certain dannunzianisme, et des préraphaélites, et de Ruskin, et de Morris. […] le Moyen Âge est vu comme un antidote à la modernité.

8. Le Moyen Âge de Muratori[5] et des Rerum italicarum scriptores, un Moyen Âge similaire à celui de l’école des Annales, à ceci près que le premier reconstruit philologiquement une époque en se fondant sur les grandes chroniques et histoires et le second sur les registres paroissiaux, les minutes de l’Inquisition et les actes notariés. Le premier pour retrouver les événements, le second pour retrouver les comportements quotidiens des foules sans histoire et les structures de la vie matérielle ; mais l’un et l’autre cherchant à comprendre, à la lumière de nos problèmes et de nos curiosités, ce que fut une époque qu’on ne saurait réduire à un cliché et qui doit être redécouverte dans sa pluralité, son pluralisme et ses contradictions. […]

9. Le Moyen Âge de la Tradition. Lieu ou a pris forme (ajoutons : de manière iconographiquement stable) le culte d’un savoir bien plus ancien : celui du mysticisme hébraïque et arabe et de la gnose. C’est le Moyen Âge syncrétique qui voit dans la quête du Graal, dans l’histoire des chevaliers du Temple et, à partir de ceux-ci, à travers l’affabulation alchimique, dans les Illuminés de Bavière, jusqu’à l’actuelle maçonnerie de rite écossais, le déploiement d’une histoire initiatique unique et continue. Acritique et antiphilologique, ce Moyen Âge vit d’allusions et d’illusions, parvenant toujours (et admirablement) à déchiffrer, partout et sous n’importe quel prétexte, un seul et même message. Heureusement pour nous et pour ses adeptes, ce message s’est perdu, ce qui fait de l’initiation un processus sans fin […]. Mystique et syncrétique, le Moyen Age de la Tradition attribue voracement à sa propre histoire intemporelle tout ce qui ne peut être ni prouvé ni falsifié.

10. Enfin, le Moyen Âge de l’attente du Millénaire, attente qui a obsédé de façons diverses tous les siècles, des circoncellions[6] aux terroristes, des fraticelles aux écologistes. Inclinant à la démence quand il est vécu par des individus aux nerfs fragiles et à l’esprit halluciné, même ceux qui réfléchissent avec l’esprit clair et les nerfs solides ne peuvent oublier ce Moyen Âge là. Il nous accompagne, avertissement et menace, rappel permanent de la possibilité d’un Holocauste, et nous invite à prendre garde pour savoir identifier l’Antéchrist quand il frappera à la porte, fût-il en civil ou en uniforme ».

Umberto Eco, Dix façons de rêver le Moyen Âge, p. 1004-1007.

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[1] Torquato Tasso (1544-1595), auteur de l’œuvre célèbre, La Gerusalemme liberata (La Jérusalem libérée), publiée en 1580.

[2] Ludovico Ariosto (1474-1533), célèbre poète de la Renaissance, auteur, dont le plus célèbre poème est l’Orlando furioso (Le Roland furieux), composé entre 1505 et 1532.

[3] Franck Frazetta (1928-2010), un des plus grands peintres et dessinateurs de la fantasy, parfois accusé d’accointances proches du fascisme ou du nazisme, mais qui a fortement influencé l’imaginaire de la fantasy du xxe siècle.

[4] Giosuè Carducci (1835-1907), un des poètes italiens romantiques les plus influents de son temps.

[5] Ludovico Antonio Muratori (1672-1750), écrivain, linguiste et grammairien, auteur notamment des Rerum Italicarum Scriptores (1723-1738).

[6] « Terme désignant les bandes qui parcouraient les campagnes africaines au ive siècle et dont le sens probable est “ceux qui rôdent autour des greniers”. Adhérents de la secte schismatique des donatistes, les circoncellions résistaient par la force aux autorités favorables à l’Église catholique » (Encyclopedia Universalis).

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Certaines de ces catégories peuvent facilement être mises en parallèle avec les autres classifications ; par exemple, le Moyen Âge comme lieu barbare ressemble au « grotesque-gothique » de Matthews de même que, bien sûr, le romantique. Toutefois, un des grands mérites de cette typologie est, d’une part, son raffinement qui permet des distinctions plus subtiles – après tout, le Moyen Âge de la Tradition et celui de l’attente du Millénaire ne sont pas si éloignés des Dark Ages « barbares » ; d’autre part, le fait que le culturel et le politique ne sont jamais séparés dans ces rêves du Moyen Âge… Et cela commence dès le xvie siècle…

II. Les origines

1. Le médiévalisme avant le médiévalisme

C’est un truisme, le médiévalisme naît quand le Moyen Âge s’éteint. Or, cela se « produit », si l’on peut formuler les choses ainsi, au xvie siècle – et même, selon certains spécialistes, pendant le Moyen Âge comme en témoigne, par exemple, la mode pour les légendes anglo-saxonnes aux xive et xve siècles (voir l’ouvrage d’Helen Cooper, The English Romance in Time, publié en 2004). Dans ces conditions, même si la question du problème de la modernité et de ses débuts est encore et toujours remise sur la table, on peut donc bien parler de médiévalisme pour une partie de la culture de ce siècle.

Je n’examinerai que le cas de l’Angleterre, d’autant que, si la Réformation anglaise a indubitablement constitué une rupture majeure, les débats sur la périodisation de la « fin » du Moyen Âge et du « début » de la modernité sont depuis bientôt une vingtaine d’années importants dans l’historiographie anglophone. En effet, de plus en plus de spécialistes, littéraires et historiens notamment, critiquent cette périodisation, sans pour autant dénier l’importance des évolutions qui ont pris place entre la deuxième moitié du xve siècle et le xvie siècle. James Simpson a été l’un des premiers, dans un livre important portant sur la littérature produite entre la seconde moitié du xive siècle et le milieu du xvie, paru en 2002, à, d’une part remettre en question la périodisation en vigueur jusque là – un Moyen Âge anglais se terminant en 1485 avec l’installation de la nouvelle dynastie des Tudor – en soulignant que « Les frontières périodiques, ne sont pas […] de grandes crevasses naturelles au sein desquelles nous sommes obligés en termes non négociables » (Reform and Cultural Revolution, 1350-1547, p. 3). D’autre part, c’est bien la Réformation, qu’il qualifie de « révolutionnaire », qui forme un vrai point de rupture et créé la fin du Moyen Âge.

Toutefois, selon Mike Jones dans son chapitre du Cambridge Companion to Medievalism, la Réformation a paradoxalement, dans le même temps, produit le médiévalisme de la première modernité, nourrissant « une sorte de tension entre la destruction et la génération, l’inspiration et l’adaptation » (p. 90). En outre, de nombreux spécialistes auraient eu trop tendance, selon lui, à restreindre ce premier médiévalisme au poète Edmund Spenser (1552 ?-1599) et particulièrement à son ouvrage majeur intitulé The Faerie Queen, un poème allégorique très long mais inachevé, publié entre 1590 et 1596 et dédicacé à la reine Élisabeth.

Certes, The Faerie Queen est incontestablement l’une des œuvres les plus importantes et les plus influentes de la littérature anglaise et la bibliographie à son sujet, et plus largement celle concernant Spenser, est océanique. Comme le souligne Andrew Hadfield, par exemple :

 

 

 

The Faerie Queene fut un nouveau départ dans l’histoire de la poésie anglaise, une combinaison de romance italienne, d’épique classique et de styles anglais natifs, principalement dérivés de Chaucer […] Les principaux éléments de l’influence de Spenser ont été la création d’une poésie d’opposition, d’inspiration protestante et anti-courtoise au xviie siècle ; de définir le style et la matière d’écrivains canoniques populaires au sein d’une tradition central de la littérature anglaise ; d’établir le Gothique dans l’art et la littérature au xviiie siècle ; et d’aider à façonner une identité anglo-irlandaise en Irlande. (Oxford National Biography)

L’influence de Spenser est à la fois intense et contradictoire : dans le domaine politique – et oui, il se niche là aussi – il a autant été considéré comme un auteur proche que critique des Tudor mais aussi comme un participant crucial à la formation d’une identité anglo-irlandaise (il a en effet longtemps vécu en Irlande) ; et bien sûr, il est considéré comme un des fondateurs du médiévalisme romantique du xviiie siècle anglais.

Mais toute importante qu’elle soit, l’œuvre de Spenser est loin d’être la seule manifestation de médiévalisme au xvie siècle. De très nombreux ouvrages médiévaux étaient encore populaires et ont parfois donné suite à des traditions « médiévalisantes » de divers ordres – j’en donnerai deux exemples, en laissant pour l’instant de côté la question de l’antiquiarianism, c’est-à-dire la profession ou les recherches d’un antiquarian – j’y reviendrai dans le second point de cette partie. Je n’insisterai pas non plus sur les « grands noms » de la littérature médiévale anglaise – Chaucer, John Gower, John Lydgate… qui ont largement continués d’être lus au xvie siècle.

Dans le domaine religieux, les Anglicans se sont, apparemment de manière paradoxale, réappropriés un certain nombre d’œuvres médiévales dont ils pensaient qu’elles offraient des éléments réformateurs précoces ; elles furent donc imprimées, parfois à plusieurs reprises. Un cas frappant, comme l’a remarqué Mike Jones, est celui des poèmes The Plowman’s Tale et Jack Upland ; imprimés respectivement vers 1532 et 1535, ils datent de la fin du xive ou du début du xve siècle et sont liés à l’hérésie lollarde – la seule hérésie anglaise d’ampleur développée durant cette période sous la conduite de l’hérésiarque John Wyclif († 1382). Selon Ann Hudson par exemple, elle a constitué une « Réforme prématurée » (The Premature Reformation, paru en 1988, est le titre de son principal ouvrage sur Wyclif et les lollards qui est toujours une référence) dans la mesure où les Lollards rejetaient par exemple le culte des images et prônaient un retour inconditionnel à la Bible pour tous – ce sont eux, d’ailleurs qui ont produit la première traduction intégrale de la Bible en anglais, dans les années 1380-1390 (je me permets de renvoyer à mon article de 2010, « “Pour la charité et le commun profit” : Bible, hérésie et politique en Angleterre »). Ces deux poèmes convenaient donc très bien aux réformateurs anglais et ce d’autant plus qu’ils ont alors été attribués à Chaucer, ce qui n’a fait que renforcer l’importance des dits poèmes mais qui a aussi conféré à Chaucer une aura particulière.

De même, l’important poème Piers Plowman de William Langland (je renvoie à mon livre Une Angleterre entre rêve et réalité, Paris, 2007), qui date également des dernières décennies du xive siècle, a connu, si l’on peut le dire ainsi, une nouvelle vie dans les années 1530:

Il y avait clairement un marché pour ce qui peut ressembler désormais à une curieuse sorte de formation canonique, dans laquelle la poésie médiévale pouvait être revendiquée par le réformisme et offerte comme un authentique précédent des cultures anticatholiques du xvie siècle. (Mike Jones, Companion, p. 94)

Un autre récupération significative est celle de la tradition des de casibus, c’est-à-dire de récits en vers ou en prose présentant au public les vies des nobles hommes et femmes – généralement ceux qui succombaient à une chute fatale, quelle que soit la nature de la dite chute – dans un souci d’exemplarité. Cette tradition remonte à Boccace et à son De casibus virorum illustrium composé en prose latine dans le troisième quart du xive siècle. En Angleterre, elle a été popularisée par John Lydgate dans un très long poème écrit entre 1421 et 1428, intitulé The Fall of Princes, adaptation très libre de Boccace (pour l’anecdote, c’est le plus long poème du Moyen Âge anglais car il compte plus de 35 000 vers !).

Au xvie siècle, les auteurs du Mirror for Magistrates ont transformé cette tradition médiévale tout en manifestant une certaine continuité (voir l’ouvrage de Paul Budra publié en 2000). Le Mirror, publié pour la première fois en 1559, a été régulièrement enrichi par la suite et il est resté très populaire jusqu’au début du xviie siècle. Il est structuré par l’apparition successive de fantômes de personnages historiques venant raconter leur ascension et leur chute.

Shakespeare et d’autres auteurs dramatiques en ont fait un usage abondant, de même qu’ils ont utilisé les auteurs médiévaux reconnus comme Chaucer ou Gower, ou encore les chroniques relatives à l’histoire médiévale, en particulier celles de Raphaël Holinshed, et de ses collaborateurs, Les Chroniques d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, très diffusées à la fin du xvie siècle (la première édition a paru en 1577 et d’autres ont suivi). De fait, selon Helen Cooper, qui a beaucoup travaillé sur les correspondances entre la littérature médiévale d’un côté et la littérature et le théâtre élisabéthains de l’autre, a émis l’hypothèse, à la suite de Derek Brewer que Shakespeare était (aussi) un auteur médiéval. Mais en réalité, il n’est pas le seul. Une bonne partie du théâtre élisabéthain s’inscrit en effet dans un processus de réécriture du Moyen Âge – participant ainsi à une tendance culturelle clé en Angleterre depuis au moins le xiie siècle, un intérêt jamais démenti pour l’histoire. Sur ce point et le suivant, je vous renvoie également au dernier chapitre du livre de Jean-Philippe Genet, La genèse de l’État moderne, paru en 2005.

2. Antiquarianism et érudition

Un autre volet de cet intérêt pour l’histoire et sa réécriture, au xvie siècle a été rendu possible, là encore de manière un peu paradoxale, par la récupération, par les antiquarians, de documents et d’artefacts après la dissolution des monastères de 1534 sur ordre d’Henri VIII, qui a ouvert une véritable chasse aux « antiquités ». Selon Mike Jones, par exemple :

Le premier facteur du médiévalisme de cette période a surement été les priorités politiques et religieuses qui menaçaient de détruire la plupart de la culture textuelle et matérielle du Moyen Âge. En quelques années, avec une efficacité choquante, à la fin de la décennie 1530, la culture médiévale monastique fut dissoute. (Jones, Companion, p. 92)

Même pour les nouveaux réformés, la destruction d’une culture millénaire – dans le contexte, on l’a dit, d’un amour particulièrement affuté des Anglais pour l’histoire – fut considéré comme une catastrophe et « quelques bons esprits », pour reprendre l’expression de Jean-Philippe Genet, ont entrepris non seulement de sauver ce qui pouvait l’être mais aussi de le diffuser de manière réfléchie.

C’est pourquoi le terme antiquarian n’est pas tout à fait un synonyme d’antiquaire : selon l’Oxford Engliss Dictionary, il s’agit de « quelqu’un qui étudie ou qui raffole des antiquités ». Cet adjectif substantivé n’apparaît qu’en 1610, mais il est évident que l’on peut l’employer pour des hommes comme John Leland ou John Bale, particulièrement représentatifs.

John Leland (vers 1503-1552) près une formation universitaire à Cambridge et quelques années passées à Paris à fréquenter des humanistes comme Guillaume Budé, il a fait carrière et est devenu le King’s Antiquary en 1533. Entre 1534 et 1542, il a fait le tour des cathédrales, abbayes et autres prieurés et, devant l’ampleur du désastre, a obtenu la permission de récupérer des manuscrits pour la bibliothèque royale et pour sa propre collection. Il a laissé de nombreuses notes et, comme l’a remarqué Jean-Philippe Genet, « son travail, même s’il restera inachevé, aura une influence durable sur la conception de l’histoire de ses contemporains, qu’il oriente aussi bien vers la recherche du document et de la source, que vers le voyage, vers la topographie et l’histoire locale » (La genèse de l’État moderne, p. 358).

John Bale (1495-1563), carmélite avant de se convertir au protestantisme en 1536, auteur dramatique, polémiste… et antiquarian, a tenté, tout en collectant de nouvelles pièces, de mettre de l’ordre dans les papiers de Leland. Trois ouvrages en sont le fruit, les Commentarii de Scriptoribus Britaniciis, The Itinerary of John Leland et les Collectanea. Ces collections ont fourni une matière exceptionelle pour leurs successeurs. Notons au passage que cette effervescence s’est aussi manifestée par un intérêt pour les langues anciennes des îles Britanniques, et notamment l’Anglo-Saxon.

D’autres ont participé à cette entreprise de récupération, voire d’annexion pour reprendre le terme de Mike Jones, en traduisant ou en regroupant des documents médiévaux variés. La première édition des Acts and Monuments de John Foxe (1516-1587), publiée en 1563, constitue une avancée de plus (mais ne versons pas dans la téléologie) par rapport à Leland et Bale, dans la mesure où cette histoire de l’Église allant de Wyclif à Élisabeth – et couvrant en fait bien d’autres sujets – a été basée non seulement à partir du travail de ses prédécesseurs mais aussi sur des documents d’archives, surtout londoniens. La dimension politico-religieuse était bien présente dans cette première édition, elle le fut encore plus dans la seconde édition, publiée en 1570, complètement réécrite afin de couvrir l’ensemble de l’histoire du christianisme. Comme Mike Jones l’a souligné, ce fut l’un des « textes performatifs les plus vitaux du premier protestantisme » (Companion, p. 95).

Enfin, on ne peut éviter de mentionner William Camden (1551-1623) qui, sur les assises de Leland et de Bale en particulier, « a légitimé cette pratique scientifique ». Sa Britannia, publiée en 1586, conçue comme une topographie de l’Angleterre mais en réalité bien plus vaste, est une œuvre majeure :

Camden y démontre avec science et virtuosité ce qui fait le “métier” de l’antiquaire : connaissance de l’épigraphie et de la paléographie, érudition classique et compétence philologique (sa grammaire grecque a connu 35 éditions jusqu’en 1700), archéologie, héraldique, géographie, topographie, numismatique, onomastique et toponymie. (Genet, « De l’antiquary au médiéviste », p. 35-36).

À nouveau, on constate une reconnaissance de l’importance des traces du passé, mais dans une optique où ces dernières en viennent à légitimer les ruptures imposées par la Réformation et la naissance de l’Anglicanisme, par la reconstruction d’une forme de continuité politique et culturelle. Mais ces usages politiques apparaissent tous, également, dans les œuvres littéraires et théâtrales. Déjà, durant la première modernité, au-delà de définitions strictes de frontières disciplinaires qui n’ont pas lieu d’être, les liens sont forts entre érudition – ou antiquarianism, terme sur lequel je reviendrai dans la seconde partie de cette introduction car il fait tout de même débat –, langue et littérature au sens le plus large du terme. L’histoire ne fait que commencer…

 

Références citées

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– Bull, Hedley, The Anarchical Society. A Study on Order in World Politics, New York, Columbia University Press, 1977.

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– Genet, Jean-Philippe, « De l’antiquary au médiéviste : révolution ou transition ? », dans Isabelle Guyot-Bachy et Jean-Marie Moeglin (dir.), Les historiens et leurs sources en Europe (xixe-début du xxe siècle), Genève, Droz, 2015, p. 33-55.

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Quelques sites internet

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– Medieval Electronic Multimedia Organization (MEMO) : http://medievalelectronicmultimedia.org/.

– Medievalists.net : http://www.medievalists.net/.

– Modernités médiévales : https://modmed.hypotheses.org/.